L’héritier de toute l’autorité

Repas lecture

Un repas monastique se prend dans le silence, et en écoutant la lecture traditionnellement recto tono d’un texte choisi : Écritures, Vie de saints, Homélies, etc…
On pourrait croire qu’il s’agit là d’une austérité excessive et difficile à vivre. Et pourtant.. quelle richesse !

J’aime particulièrement ce moment où la nourriture du corps est bénie puis prise dans l’attention et le respect, s’accompagnant en même temps de la manducation et la mastication d’une nourriture de l’âme et de l’esprit par la lecture entendue. Unification de l’être, corps-âme-esprit.

«Mange ce rouleau» L'appel d'Ézéchiel Marc Chagall, circa 1956

«Mange ce rouleau»
L’appel d’Ézéchiel
Marc Chagall, circa 1956

Je viens tout juste de terminer la lecture d’un petit chapitre de François de Sales (*) qui est tout à fait délicieux, d’une vision étonnante pour son temps serait-on porté à penser.  Manifestement il « entendait » bien le niveau spirituel de la lecture biblique.   Lisant cela, je m’imaginais très bien un repas monastique enrichi de cette lecture.

Écoutez plutôt:

« Ainsi que nous l’avons dit, la volonté gouverne toute les autres facultés de l’esprit, mais elle est elle-même gouvernée par son amour qui l’a faite telle qu’elle est. Or, entre tous les amours, l’amour de Dieu est le plus élevé. Cette suprême autorité est tellement liée à sa nature d’amour de Dieu que s’il n’est le maître, il cesse d’exister.
Ismaël n’hérita point avec Isaac pourtant plus jeune; Ésaü, l’aîné, dut servir Jacob; Joseph vit ses frères, son père, sa mère, se prosterner devant lui, comme les songes de sa jeunesse le lui avaient prédit. N’est-il pas curieux que les plus jeunes l’emportent ainsi sur les aînés ? De fait, l’amour divin est le dernier-né de toutes les affections du coeur humain. Car, comme dit l’Apôtre(1): ce qui est animal est premier, et le spirituel après. Mais ce dernier-né hérite de toute l’autorité; et l’amour de soi, tel un autre Ésaü, est destiné à son service. Non seulement tous les autres mouvements de l’âme doivent, pour ainsi dire, se prosterner devant lui comme le firent les frères de Joseph, mais aussi l’intelligence et la volonté, qui lui tiennent lieu de père et de mère. Tout est soumis au divin amour qui ne veut être, s’il n’est roi; qui ne veut régner, s’il n’est souverain.
Isaac, Jacob et Joseph naquirent de façon surnaturelle, car leurs mères, Sara, Rebecca et Rachel étaient stériles. Elles conçurent par la grâce de la divine bonté. C’est pourquoi chacun de leur enfant fut établi au-dessus de ses frères. Ainsi, le saint amour est un enfant miraculeux; la volonté humaine ne le peut concevoir si le Saint-Esprit ne le répand dans nos coeurs. En tant qu’il est surnaturel, il doit avoir la prééminence sur toutes nos affections, et régner sur notre intelligence et notre volonté.
Bien qu’il y ait d’autres mouvements surnaturels dans l’âme – la crainte, la piété, la force, l’espérance – comme Ésaü et Benjamin nés de Sara (sic) (2) et Rachel, par la grâce de la divine bonté – il demeure que le divin amour est le maître, l’héritier, le supérieur. Il est le fils de la promesse (3), puisque c’est grâce à lui que le ciel nous est promis. Car si la foi nous montre le salut, si l’espérance nous y prépare, c’est la charité qui nous le donne. Autrement dit: la foi, lumineuse et obscure, nous montre le chemin de la terre promise, comme la colonne de feu qui brillait dans la nuée guidait les Hébreux; l’espérance nous nourrit de sa manne savoureuse; mais seule la charité nous introduit dans la terre promise. L’Arche d’alliance franchissant le Jourdain en était la figure; et son passage, celle du jugement. L’Arche d’alliance – la charité – demeura au milieu de son peuple. Alors, dans la terre promise aux vrais Israélites, la colonne de la foi ne servira plus de guide; ni la manne de l’espérance, de nourriture.
Le saint amour établit sa demeure sur la cime de l’esprit. Là, il offre à Dieu des sacrifices et des holocaustes. Là, Abraham fit le sien; là, Notre-Seigneur s’immola au sommet du Calvaire. De ce lieu si élevé, le saint amour commande à son peuple – les facultés et affections de l’âme – qu’il gouverne avec une incomparable douceur. L’amour ne connaît ni forçats, ni esclaves. Il amène tout à l’obéissance avec une force si exquise que rien n’est plus aimable que cette force, ni plus fort que cet amour.
Les mouvements de l’âme sont réglés par les vertus; mais la charité, qui est la première, les gouverne toutes. Non seulement parce que, comme dit Aristote (4), «le premier en chaque espèce sert de règle et de mesure à tout le reste», mais aussi parce que Dieu, qui a créé l’homme à son image et à sa ressemblance, veut que, comme en lui-même, tout y soit ordonné par l’amour et pour l’amour. »

.
(1) 1Co 14, 46: Ce n’est pas le spirituel qui paraît d’abord; c’est le psychique, puis le spirituel.  «Psychique», chez saint Paul, signifie l’homme laissé à ses seules puissances, sans la grâce.

(2) Il s’agit plutôt de Rebecca ( ND Bibi 🙂 )

(3) Ga 4, 28

(4) ARISTOTE, Physique, liv. IV, chap. XIV

(*) Saint François de Sales, Traité de l’amour de Dieu, éd. Cerf 2011, chap. VI

Moines mangeant

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